22.05.2008
Ô temps, reprends ton vol !
Il y a des endroits, des moments où le temps semble s'être arrêté.
A la supérette du coin, par exemple, celle où on force les caissières à porter d'immondes blouses. Là, on dirait qu'un complot s'est fomenté au fil des années entre lesdites caissières — qui donnent l'impression d'être là depuis la création du magasin — et les vieux habitués — tellement vieux et tellement habitués qu'ils semblent eux aussi faire partie du décor. A n'importe quelle heure (il faut arrêter de croire que les vieux n'investissent les lieux qu'à leur ouverture, ils sont là TOUT LE TEMPS), même dans les rares moments où le chaland se fait rare, il faut s'armer de patience quand vient l'heure de passer en caisse. Car, quand on n'attend pas la fin de la mobilisation de TOUTES les caissières pour remplir les paquets de la dame qui se fait livrer le contenu de deux charriots chez elle et qui va donc repartir les mains vides, on se retrouve juste derrière la vieille peau dame d'un certain âge qui a une soudaine envie de se débarrasser de toutes ses pièces jaunes en les recomptant une par une parce que oups, elle a perdu le fil de son décompte.
Parfois, ce sont des circonstances et pas un lieu précis qui donnent cette fâcheuse impression que le temps s'est figé. Par exemple, chez toi, quand tu profites d'un soin du visage gracieusement offert par une amie et que la dame qui te le prodigue n'arrête JAMAIS son laïus commercial. Même après t'avoir gentiment proposé de te détendre ("C'est important pour la peau et pour votre bien-être intérieur de s'accorder des moments rien qu'à soi, dans le silence, blablabla..."), même après t'avoir félicitée pour ton absence de rides* ("A partir de 25 ans, on commence à sentir les effets du vieillissement, et ce complexe anti-âge patati patata..."). Ou qu'elle met approximativement un quart d'heure à ranger son stock de produits (digne d'une paraphamacie ambulante) et que t'oses pas recommencer à vaquer à tes occupations pour pas la vexer.
Et puis il y a bien sûr les conférences de presse. Une où tu as fait l'effort d'arriver à l'heure par exemple, ce qui ne t'empêche pas de te retrouver dans une étrange position — dos au conférencier — parce que la scène se passe dans un restaurant et qu'ils n'ont pas enlevé les tables "pour faire plus convivial". Tu te réjouis intérieurement de la disposition de l'espace, pensant que tu vas pouvoir tranquillement admirer la vue, remplir ton carnet de conneries, raconter des bêtises à ton voisin, voire piquer un petit roupillon. Que nenni ! Tu sens bien, à l'arrivée d'un retardataire décontracté à qui on demande, pour faire plus convivial, s'il ne veut pas non plus le journal pour faire les mots croisés, que tu n'as pas intérêt à intervenir pour dire que toi si, ça t'intéresse. Tu sens bien qu'il ne faut pas rire trop fort quand ton voisin se penche pour te dire à l'oreille "Quand je pense que depuis tout à l'heure, tout le monde me regarde bouffer..." ou quand le conférencier balance des anneries du genre "Je suis arrivé ici en 1917" (alors que de toute évidence, il n'a pas 90 ans). Tu sens bien qu'il va falloir faire semblant de prendre des notes pendant une heure et demi parce qu'on ne t'a pas donné en amont de dossier de presse où tu pourrais retrouver l'intégralité du discours qui s'égraine si lentement dans ton dos.

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* T'y es un peu pour rien, mais ça fait toujours plaisir à entendre

